Quand une colonie de fourmis perd sa reine, c’est un peu comme si le moteur s’arrêtait en plein vol. Plus aucun œuf n’est pondu, plus de relève, et une fin inévitable s’annonce. Pour certains passionnés, une question se pose alors : peut-on sauver cette colonie en y introduisant une nouvelle reine ?
La réponse courte : dans la grande majorité des cas, non. Une colonie orpheline rejette presque toujours une reine étrangère. Mais il existe des exceptions, rares et fascinantes, qui valent la peine d’être explorées.
Sans reine, le compte à rebours commence
Chez la plupart des espèces, la reine est l’unique reproductrice. Sans elle, la colonie entre dans une phase terminale. Les ouvrières continuent à s’activer, parfois pendant des semaines, mais sans nouvelles naissances, leur nombre décline. Une colonie sans reine est une société qui va mourir, lentement, sans espoir de renouveau.
C’est dans cette période de flottement que l’idée d’ajouter une nouvelle reine peut surgir. Mais il faut le dire clairement : les chances de succès sont très faibles.
Pourquoi ça échoue presque toujours
Les fourmis vivent dans un monde d’odeurs. Chaque colonie possède une signature chimique propre, que ses membres partagent. Une reine étrangère, même de la même espèce, porte une odeur différente. Pour les ouvrières, elle est une intruse, une menace. Dans l’écrasante majorité des cas, elles l’attaqueront immédiatement, souvent jusqu’à la tuer.
Certaines personnes pensent qu’une colonie orpheline pourrait être « désespérée » au point d’accepter une nouvelle reine. En réalité, c’est très rarement le cas. La règle générale, c’est le rejet.
Quelques rares cas de réussite
Il existe néanmoins quelques espèces plus tolérantes, comme Lasius niger ou Formica fusca, chez lesquelles l’introduction d’une reine étrangère peut parfois fonctionner — mais uniquement sous des conditions très spécifiques :
-
La colonie doit être orpheline depuis peu (quelques jours maximum).
-
La nouvelle reine ne doit pas venir d’une colonie concurrente, mais idéalement être vierge ou fraîchement fécondée.
-
L’introduction doit se faire de manière progressive, jamais directe.
Même dans ces cas, les chances de réussite restent faibles. On parle ici d’exceptions, pas de méthode reproductible.
La méthode du « slow contact »
Pour maximiser les rares possibilités de succès, certains passionnés utilisent une technique prudente : le slow contact. Il s’agit de placer la nouvelle reine à proximité de la colonie, dans un tube ou une capsule fermée par une grille. Les ouvrières peuvent la sentir, percevoir ses phéromones, sans pouvoir l’attaquer.
Après quelques jours d’observation, si aucune agressivité n’est visible à travers la barrière, une tentative d’introduction peut être faite. Mais là encore : la moindre erreur peut être fatale. Et bien souvent, même après une cohabitation apparemment calme, les ouvrières finissent par tuer la reine une fois le contact direct établi.
Anecdote : quand l’exception confirme la règle
Dans des cas très rares, des colonies orphelines ont accepté une jeune reine vierge, en particulier si elles étaient très jeunes elles-mêmes, ou si les ouvrières venaient d’une fusion de plusieurs petits groupes. Il existe même des cas de parasitisme social : certaines reines, comme celles des fourmis amazones (Polyergus), s’introduisent de force dans une colonie étrangère pour prendre le pouvoir. Mais ces phénomènes restent marginaux et très particuliers, souvent propres à des espèces spécialisées.
Mieux vaut accompagner la fin de vie de la colonie
Pour les passionnés de myrmécologie, voir une colonie décliner est toujours difficile. Mais vouloir la « sauver » à tout prix en y introduisant une nouvelle reine est rarement une solution viable. Mieux vaut accompagner cette colonie jusqu’à sa fin naturelle, en observant ses comportements, en apprenant de sa structure sociale… et en préparant une nouvelle fondation avec une reine fraîchement fécondée.
Ce respect du rythme naturel est souvent plus enrichissant qu’une tentative hasardeuse qui, dans 9 cas sur 10, se soldera par la mort de la nouvelle reine.
En résumé
Dans l’immense majorité des cas, non. La colonie rejette la nouvelle venue, l’identifie comme une intruse, et l’élimine. Ce comportement est normal : les fourmis protègent leur cohésion interne, fondée sur une identité chimique commune.
Seules quelques espèces, dans des circonstances très particulières, peuvent parfois tolérer une nouvelle reine. Mais même alors, les échecs sont bien plus fréquents que les réussites.